Guitare — depuis 1995
Yann Heurtaux
le compositeur
Guitariste de Mass Hysteria depuis 1995, Yann Heurtaux est le principal compositeur du groupe et l'une de ses rares constantes. Architecte des riffs, recruteur, auteur de la pochette de Tenace et même coach sportif à ses heures, il est l'homme de l'ombre qui tient la lumière.
01 — Le déclic
AC/DC à 9 ans
Tout commence par un disque. Yann découvre AC/DC vers neuf ou dix ans, et le choc est immédiat : à partir de là, il sait ce qu'il veut faire de sa vie — jouer de la guitare dans un groupe de metal. Une vocation précoce qui ne le quittera plus.
Il monte très tôt ses premiers groupes, dans cette logique d'adolescent pour qui faire du bruit entre copains est déjà une fin en soi. La guitare, l'électricité, le riff : tout est là dès le départ, et le reste de son parcours ne fera que creuser ce premier sillon.
02 — L'arrivée
Du death metal à Mass Hysteria
Avant Mass Hysteria, Yann joue dans un groupe de death metal qui répète dans le même studio que les futurs « furieux ». À l'époque, une formation nommée Ancalagon se sépare, et lorsque Mass Hysteria démarre, Yann — encore avec son autre groupe — adore déjà ce qu'ils font. Il traîne sans cesse dans leur studio, « comme un pote ».
De fil en aiguille, il rejoint la formation en 1995. Suivent deux années intenses de construction : maquettes, premiers concerts, intérêt des labels, signature, puis l'enregistrement de Le Bien-être et la Paix (1997). « Tout va un peu vite, c'est un peu hallucinant », se souvient-il de cette période de débuts.
Depuis, il a vu défiler tous les changements de line-up — guitaristes, bassistes, samplers — en restant, lui, le fil rouge. Trente ans plus tard, il est l'un des deux seuls membres présents depuis le milieu des années 1990, avec le batteur Raphaël Mercier.
03 — Le compositeur principal
« C'est toujours Yann qui compose »
Dans Mass Hysteria, l'essentiel des compositions vient de Yann. Les prémices d'un morceau naissent presque toujours de la guitare : quand un riff est jugé bon, le groupe l'exploite en boucle, le plus inspiré propose une suite, un refrain ou un pont, puis tout le monde retravaille ensemble. « La compo est toujours collégiale », résume-t-il — mais c'est lui qui lance la matière.
Son comparse Fred Duquesne le confirme sans détour : « C'est toujours Yann qui compose. » Sur Maniac (2018), Yann a apporté l'ensemble des idées, tout en retenant pour la première fois quelques propositions de Jamie Ryan.
Particularité du groupe : la musique passe avant les mots. Mouss Kelaï vient poser ses textes à la toute fin du travail de composition, une fois les morceaux taillés pour la scène.
04 — La seule fois où il a délégué
L'album noir, et la leçon Hanneman
Yann assume composer « toujours de la même façon ». Sa conviction lui vient de ses idoles : « Les meilleures compositions de Slayer sont clairement celles de Jeff Hanneman », observe-t-il. Lorsqu'un groupe trouve une formule qui fonctionne, dit-il, rien ne sert d'en changer.
La seule fois où il a vraiment délégué, c'est à l'époque de l'album éponyme de 2005, « l'album noir ». En pleine séparation, traversant une période difficile, il a laissé Olivier Coursier prendre les rênes. De son propre aveu, le groupe a « failli se perdre » à ce moment-là. Une parenthèse qui a renforcé sa certitude : pour que Mass Hysteria sonne Mass Hysteria, il faut que ce soit lui à la manœuvre.
05 — Deux guitares, un mur de son
La méthode Rammstein
Pourquoi deux guitaristes rythmiques et aucun soliste ? Pour Yann, c'est une question de goût et de son. Mass Hysteria fonctionne « un peu à la Rammstein » sur les riffs : deux guitares qui jouent la même partie créent un côté stéréo, un mur de son qu'on n'obtient pas autrement. « Si tu en enlèves une, le son n'est plus le même », tranche-t-il.
Sur scène comme en studio, il forme ce binôme avec Fred Duquesne — une complicité qu'ils revendiquent comme naturelle, sans préparation, « comme un seul homme ». Fred abonde : doubler les parties est essentiel à ce style, au point que même les groupes à un seul guitariste doublent en studio.
Yann l'assume : il n'est pas un « guitar hero ». Lui et Fred ne fantasment pas sur les démonstrateurs façon John Petrucci, ne passent pas sept heures par jour sur l'instrument. Leur fierté, c'est de « tenir leur rôle » et de le faire impeccablement.
06 — Pas de solos, des samples
L'équivalent du wah-wah
Conséquence directe : pas de solos chez Mass Hysteria, ou presque. Yann l'explique par une jolie image : « Quand Kerry King de Slayer joue un solo, il enclenche souvent sa wah-wah, ce qui ajoute une saveur différente. L'équivalent chez nous, ce sont les samples. » Les machines tiennent le rôle dévolu ailleurs au chorus de guitare.
Il arrive pourtant qu'un solo surgisse, presque par accident : « Il y a un trou là, si on essayait un petit solo ? Allez, on y va ! » Si la démo sonne bien, on le garde. Rien de plus calculé que ça — le groupe estime être « déjà allé assez loin » pour son style.
07 — Le son & les accordages
Drop D, C, et même drop A
Le son Mass Hysteria, c'est aussi une affaire d'accordages bas. Yann privilégie le drop D, le do dièse, le do, et descend parfois jusqu'au drop A pour obtenir cette sonorité massive et caverneuse. Sur certains morceaux historiques comme « Attracteurs étranges », les riffs dissonants s'appuient lourdement sur des tritons, nourrissant le chaos.
À cela s'ajoute un palm-mute béton et une recherche constante de lisibilité : il veut que, sur un accord plein, on « comprenne » chaque corde. La lourdeur, oui, mais jamais au prix de la clarté.
08 — Le matériel
Du Mesa au 5150
Côté ampli, le groupe a longtemps tourné au Mesa Boogie Rectifier, référence de puissance et de richesse sonore qui a marqué plusieurs albums. Yann a depuis basculé vers un EVH 5150 III EL34 — l'ampli dérivé du légendaire 5150 d'Eddie Van Halen.
Le motif de ce changement ? La définition. « Cela a apporté une clarté que nous n'avions pas avant : des basses mieux définies et des aigus plus précis », explique-t-il. Une quête de netteté qui sert directement sa philosophie du riff lisible.
09 — Les influences
Slayer, Metallica, et la fierté Gojira
Yann cite Kerry King (Slayer) et James Hetfield (Metallica) parmi ses influences premières, et voue une admiration particulière à l'écriture de Jeff Hanneman. Sur une île déserte ? Il hésite, puis lâche deux titres : « Raining Blood » de Slayer et « Master of Puppets » de Metallica — « mais je pourrais t'en donner trente ».
Lui qui a vu le metal français grandir se réjouit de sa vitalité actuelle. Il se dit « tellement fier » que Gojira soit devenu l'un des plus gros groupes du monde et porte haut les couleurs de la scène hexagonale. Un regard de passionné, sans jalousie, sur une famille qu'il connaît depuis trente ans.
10 — Plus qu'un guitariste
Le recruteur et l'œil du groupe
Le rôle de Yann déborde largement de la guitare. C'est lui qui recrute : quand le groupe a cherché un bassiste, c'est lui qui a appelé Jamie Ryan pour lui proposer le poste. C'est encore lui qui, fidèle en amitié, allait voir le guitariste Nicolas Sarrouy tous les jours pendant sa convalescence après un grave accident.
C'est aussi lui qui signe la pochette du diptyque Tenace (2023). Double casquette de musicien et d'auteur de visuels : sans ses riffs, pas de morceaux ; sans ses recrutements, pas de line-up actuel ; sans son œil, pas de pochette.
11 — KARRAS, BLVL & coach sportif
Les vies parallèles
En dehors de Mass Hysteria, Yann mène KARRAS, un trio grindcore parisien où il officie sous le pseudonyme « Father Damien Karras », aux côtés du batteur Etienne Sarthou (ex-AqME, Deliverance) et du bassiste-chanteur Diego Janson (Sickbag). Le groupe a sorti un deuxième album, We Poison Their Young, en 2023 via M-Theory Audio.
Son nom est aussi associé à BLVL, projet cold wave / electro rock réunissant des membres et ex-membres de plusieurs groupes de la scène, dont Mass Hysteria. Et ce n'est pas tout : hors des planches, Yann est coach sportif — au point qu'en tournée, le tour manager le hèle d'un « Coach… interview ! » dans les couloirs des salles.
Admirateur de Pierre Rabhi, il défend une certaine idée de l'éco-responsabilité : que chacun agisse à son échelle, autour de soi, « c'est déjà un grand pas ».
12 — Le saviez-vous
Le moteur discret
Sur Maniac, c'est Yann qui a poussé Raphaël Mercier hors de ses habitudes en glissant des programmations de batterie dans les démos — des idées que le batteur n'aurait pas forcément jouées, et qui l'ont fait progresser.
Discret au micro, central dans la musique : Yann incarne cette idée que les groupes qui durent reposent souvent sur un architecte qu'on n'entend jamais se vanter. Trente ans après AC/DC à neuf ans, il tient toujours le manche — et la barre.
13 — Sur tous les albums
Le fil rouge de la composition
Depuis Le Bien-être et la Paix (1997), Yann a composé la quasi-totalité du répertoire de Mass Hysteria. C'est lui qui, album après album, a tenu le manche : la déflagration de Contraddiction (1999), les expérimentations du début des années 2000, puis le retour à la frontalité.
À partir de Failles (2009), épaulé bientôt par Fred Duquesne, il porte le groupe vers son grand son moderne — Matière Noire (2015), Maniac (2018), puis le diptyque Tenace (2023).
Trente ans, dix albums studio, et une seule main aux commandes des riffs : c'est cette continuité qui donne à la discographie de Mass Hysteria sa cohérence, par-delà les changements de line-up et les virages d'époque.
14 — Évoluer sans se renier
La formule et le mouvement
Comment durer trente ans sans lasser ? Pour Yann, il faut « essayer d'évoluer tout le temps, ne serait-ce que pour ne pas lasser les gens qui nous suivent ». Le groupe travaille l'écriture des morceaux pour qu'ils soient efficaces en live, que le public s'amuse.
Mais le style, lui, reste reconnaissable entre mille : les machines, un son metal, et la voix claire et scandée de Mouss. Bouger sans se trahir : tel est l'équilibre que Yann cherche depuis le premier album.
C'est aussi sa fierté de voir le metal français rayonner. Lui qui a connu les années de vaches maigres mesure le chemin parcouru par une scène qu'il juge « hyper forte » — et dont Mass Hysteria reste l'un des piliers.
15 — Trente ans de scène
Du Québec au Hellfest
Yann a tout connu de la scène, des caves parisiennes aux têtes d'affiche de festivals. Il en parle avec la lucidité du vétéran : un grand rendez-vous comme le Hellfest, « tu fais ton concert et tu sais aussi qu'il y a des gens qui te connaissent pas ».
Le défi, alors, c'est d'aller convaincre ceux qui ne sont pas venus pour vous — exercice qu'il adore. À l'étranger, l'équation change : il y a moins de monde, mais certains territoires marquent les esprits. Le Québec, en particulier, reste pour lui « vraiment mortel », un public à part.
De ces trente ans, Yann garde l'émerveillement intact du gamin qui découvrait AC/DC. Voir une fosse entière basculer, en France ou ailleurs, reste le moteur qui le fait remonter sur scène, soir après soir.
C'est cette endurance discrète — composer, recruter, jouer, recommencer — qui fait de lui la colonne vertébrale silencieuse de Mass Hysteria. Trente ans après, il tient toujours le manche, et la barre.